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« Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. » Hannah Arendt
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Bienvenue en barbarie
fin janvier 2015

La terreur sidère et paralyse. Les émotions envahissent. Puis vient le temps où nous pouvons essayer – de ne pas laisser nos émotions être les seules guides de nos réactions, de nos réflexions ; de ne pas tomber dans l’excès inverse, où la raison raisonnante peut raisonner jusqu’à nous désensibiliser...

« Ne pas s’affliger, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre » , proposait Spinoza.

Comprendre par exemple que les victimes ne sont pas coupables de l’être, mais qu’être victime ne vous rend pas pour autant intelligent ou drôle. Comprendre que la liberté d’expression implique qu’on soit libre d’offenser les autres, mais souhaiter qu’on puisse avoir cette liberté en ayant aussi la sagesse de ne pas l’utiliser ainsi...

Comprendre n’empêche pas de s’inquiéter. S’inquiéter des réflexes sécuritaires et autoritaires, s’inquiéter de ce que nous proposent ceux qui précisément ne cherchent pas à comprendre.

La République en danger ? Surtout, protégeons-la de ceux qui veulent la défendre !

 

Sur le front gérontologique, les nouvelles sont affligeantes. 2015 n’était déjà pas très enthousiasmante...

On vient d’apprendre que la loi sur "l’adaptation de la société au vieillissement", qui n’adaptait pas grand chose, qui n’avait quasiment pas de budget, coûtait quand même certainement trop. Sa mise en oeuvre vient d’être reportée à 2016.

On vient également d’apprendre que le fonds documentaire de la FNG allait certainement finir détruit...

Imaginez qu’un homme, demain matin, se fasse filmer en train de brûler un numéro de Charlie Hebdo. Il est plus que probable que dès ce soir, haro (légitime) sur le dangereux crétin, ministres à la télé pour condamner ce geste, drapeau à la main et République en sautoir pour s’horrifier devant les caméras, etc.

Demain, en revanche, c’est dans une quelconque décharge de France que seront brûlés, par la faute du gouvernement, les quelques 20 000 documents (livres, films, revues, mémoires, etc.) qui composaient le seul grand fonds documentaire français sur le vieillissement et la vieillesse.

Ça, personne n’en cause. Parce que ça concerne les vieux, dont presque tout le monde se contremoque. Parce que ça concerne la recherche, dont presque tout le monde se contrefiche. Parce que ça permet ce qui est nécessaire pour penser, pour comprendre, pour réfléchir, faire des nuances, des études, etc. Bref, tous ces processus surannés dont notre époque, qui oscille désormais entre les slogans de trois mots et les condamnations de trois mots, se passe avec joie. Après tout, au royaume de la silver-economie, il suffit qu’Orpéa, Legrand, Orange et Cie y pensent, aux vieux...

[Le groupe Orpéa qui, soit dit en passant, est sous le coup d’une enquête préliminaire pour être soupçonné d’avoir fait appel à de faux salariés pour espionner ses collaborateurs.]

 

Encore quelques mots.

Criminalisation et pénalisation de la pensée et des paroles. Au point qu’Amnesty international s’inquiète des dérives françaises

Il faut dire que c’est affolant :

Ici, c’est un professeur de philosophie que l’on met à pied, sans l’entendre, sur simples dires de certains élèves, pour avoir "perturbé la minute de silence". Soupçonné désormais "d’apologie du terrorisme".

Là, c’est un jeune de 16 ans en liberté surveillé, poursuivi pour "apologie du terrorisme". Il a relayé sur internet une caricature pastichant une "Une" de Charlie hebdo de 2013. Tandis que l’Egypte était alors la proie d’extrêmes violences. On y voyait un musulman assassiné tandis qu’il tient le coran devant lui comme un bouclier. Avec comme slogan : "Le Coran c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles". Le jeune de 16 ans poursuivi a relayé, lui, un pastiche de ce dessin, où l’on voit un journaliste de Charlie assassiné tandis qu’il tient son journal devant lui. Avec comme slogan : "Charlie, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles."

Ailleurs, c’est un élève à qui un enseignant, dans le cadre d’un cours qu’il présente comme consacré à une discussion sur les événements, demande ce qu’il en pense. L’élève répond "Ils ont eu raison.". De signalement du prof au proviseur et du proviseur à la police, cet élève a eu droit à la garde à vue, aux menottes, à la comparution immédiate. "Apologie du terrorisme". Risque jusqu’à plusieurs années de prison...

Ailleurs encore, ce sont des adolescents, paumés souvent, provocateurs presque toujours, régulièrement ivres, qui insultent le contrôleur d’un bus, ou le policier qui les arrête dans la rue, etc., avec des propos type "On n’est pas Charlie", "On va vous tuer", etc. Jusqu’à 10 mois de prison pour les uns, des gardes à vue pour les autres, etc. "Apologie du terrorisme", nous dit-on encore.

Quant à la Ministre de l’éducation, elle affirme, en parlant des collèges et lycées dans les jours suivant les attentats, que "même là où il n’y a pas eu d’incidents, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves".

Se questionner, quand on est ado, quand on est au collège ou au lycée, c’est donc désormais intolérable...

Un bon shadok, un qui ne se questionne pas...

 

Une société qui méprise ses vieux et qui embastille une partie de ses jeunes, au nom de valeurs républicaines que nos élites méconnaissent ou piétinent, une société qui ne sait plus transmettre ce dont nous parlaient Jaurès ou Césaire – l’amour d’une langue, l’amour vécu de la liberté de pensée, seul et ensemble, l’amour combattant d’une fraternité sociale –, une société qui laisse des bibliothèques partir en fumée, aura de moins en moins de défenseurs. Une société barbare ne résistera pas longtemps aux autres barbaries. Est-ce bien étonnant ?

[Dernière minute : Ici, c’est un prêtre conduit en correctionnelle pour avoir logé des sans-abris et demandeurs d’asile. Lui, on ne l’accuse pas d’apologie du terrorisme. Juste de concrétiser des valeurs ayant nom "égalité" ou "fraternité".]

 
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