L’Évaluation du travail à l’épreuve du réel
Un livre de Christophe Dejours
mardi 30 décembre 2003
par Jérôme P.

Les éditions de l’INRA viennent de publier un précieux petit ouvrage de Christophe Dejours : L’Évaluation du travail à l’épreuve du réel : critique des fondements de l’évaluation.

L’une des premières qualités de ce livre est de pointer les travers et les dangers de l’évaluation du travail telle qu’elle est actuellement pratiquée.

On connaît les biais des différentes méthodes : l’évaluation par le temps de travail comme l’évaluation des performances achoppent sur l’inéluctable constat : il n’y a pas de proportion entre le résultat objectif d’un travail et l’effort et le savoir-faire ; l’évaluation des compétences sépare l’individu de la réalité du travail et devient un instrument de gestion du personnel ; l’évaluation par la qualité transforme le résultat en objectif et tend à remplacer la réflexion sur les moyens par l’imposition de nouvelles procédures.

On connaît moins, en revanche, les conséquences délétères de ces procédures d’évaluation, qui provoquent la déliquescence des relations de coopération et de solidarité au travail.

Au-delà de ces constats, C. Dejours nous convie à une passionnante réflexion sur le réel du travail et sur l’évaluabilité. À partir d’une analyse du travail comme confrontation permanente à la résistance du réel (intégrant l’échec et son dépassement), il nous conduit à réfléchir sur l’invisible et le non-objectivable, sur tout ce qui permet à celui qui travaille, souvent inconsciemment, de combler l’écart entre le prescrit et l’effectif. Soulignons en particulier ces aménagements des prescriptions auxquelles procède le travailleur, aménagements qui peuvent être perçus, selon l’esprit de celui qui les juge, comme des infractions ou comme des initiatives et des améliorations. Soulignons également l’importance de la « connaissance par corps », de ces savoir-faire corporels, souvent réfractaires à la mise en mots et à la transmission, sur lesquels reposent l’habileté et l’ingéniosité.

Comment prétendre évaluer ces pratiques sans, de surcroît, prendre en compte l’importance de la « reconnaissance symbolique » du travail : reconnaissance à travers le « jugement d’utilité », par lequel les supérieurs hiérarchiques comme les clients jugent l’utilité du travail accompli, reconnaissance à travers le « jugement de beauté », par lequel les pairs jugent de la conformité de ce travail avec les règles du métier.

Comprendre qu’une tentative d’évaluation fine et juste du travail ne peut que passer par une connaissance de la réalité de ce travail et par la subjectivité, et donc par la parole, des travailleurs, est encore plus nécessaire dans le cadre d’une relation de services ou d’une relation de prendre-soin. Là, plus qu’ailleurs, laisser l’évaluation prétendre quantifier et objectiver l’essentiel du travail, c’est la laisser nous déposséder de la dimension subjective et affective sans laquelle la relation de prendre-soin se réduirait à un rapport mécanique.

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