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Jean Leonetti : « Vouloir contrôler la vie et la mort est une erreur »
Interview parue dans La Croix fin octobre 2008

Interview de Jean Leonetti, député à l’origine de la loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie. Voir l’excellent dossier à ce sujet sur http://www.infirmiers.com/doss/loi-leonetti.php

 

L’Association pour le droit de mourir dans la dignité réclame la légalisation de l’euthanasie en France. Pour le député Jean Leonetti, une telle revendication est inutile et dangereuse.

La Croix : Dimanche 2 novembre, jour de commémoration des défunts, sera lancée la première « Journée mondiale pour le droit de mourir dans la dignité ». Que pensez-vous de cette initiative ?

Jean Leonetti  : Il serait plus juste de parler de « journée des partisans de l’euthanasie », car la dignité appartient à tout homme et ne peut être confisquée par personne. L’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) présente l’euthanasie comme un acte de courage et de liberté mais ce n’est pas ce que je vois dans les demandes de mort et de suicide assisté que je rencontre. Dans ces demandes, on n’est pas dans le registre du courage, mais de la détresse de personnes malades. Ce ne sont pas non plus des situations de liberté : ceux qui demandent à mourir le font parce qu’ils souffrent énormément ou se sentent abandonnés.

Autrement dit, ils ont le « choix » entre une impasse de vie et la fuite dans la mort : ce n’est pas ce que j’appelle la liberté. La liberté, c’est celle de pouvoir changer d’avis, alors que l’euthanasie, elle, est irréversible. Un chiffre est révélateur à cet égard : les trois quarts des personnes qui font une tentative de suicide et sont sauvées ne récidivent pas. Avec cette initiative et ces revendications, on se trouve donc face à un leurre, mais, pour bien le comprendre, il faut distinguer deux cas de figure.

Lesquels ?

Les demandes de mort peuvent survenir soit en phase terminale d’une maladie, lorsque le patient n’a plus que quelques jours ou quelques semaines à vivre, soit en cas de maladie grave et incurable mais sans que la mort soit imminente, comme pour Chantal Sébire. Dans le premier cas, la loi du 22 avril 2005 répond à quasiment toutes les situations.

Si la personne souffre, on peut augmenter les doses de médicaments, même si cela a pour effet secondaire d’abréger sa vie. On peut aussi l’endormir à l’aide de sédatifs ou arrêter un traitement maintenant artificiellement sa vie s’il le demande. La loi dit aussi que, dans ces circonstances, la qualité de la vie prime sur sa durée.

En résumé, la légalisation de l’euthanasie est ici inutile. Toutefois, dans un souci de pédagogie – le texte de 2005 étant mal connu et mal appliqué aujourd’hui –, on pourrait proposer une modification du code de déontologie médicale, afin de bien préciser ce qu’est un traitement d’accompagnement, comme la sédation. L’arrêt de traitements n’est en aucun cas l’arrêt de soins.

Qu’en est-il dans le deuxième cas de figure, lorsque la mort n’est pas imminente ?

On se trouve alors dans la situation où la personne revendique le droit de mourir en disant : « C’est mon choix, ma liberté, je veux mourir, aidez-moi à le faire. » Dans cette hypothèse, la personne peut se suicider, c’est un « droit liberté », mais pas un « droit créance » vis-à-vis de la société. En d’autres termes, la société n’a pas à assumer ce geste pour elle. Chantal Sébire s’est suicidée, c’était son choix personnel respectable, mais la société n’avait pas à l’ériger en loi.

Les défenseurs de l’euthanasie soulignent cependant qu’en laissant les personnes « se débrouiller » pour se suicider, on les prive d’une mort apaisée.

Il est toujours un peu délicat de répondre à cette question sans donner le mode d’emploi du suicide. Mais soyons honnêtes : avec Internet, ceux qui veulent se donner la mort sans brutalité en trouvent les moyens. En outre, on a vu, lors des travaux de la mission parlementaire, qu’à partir du moment où il n’y avait ni provocation, ni incitation, ni manipulation, l’assistance au suicide n’était pas pénalement répréhensible en France. D’une certaine manière, l’exception d’euthanasie, dont on a beaucoup parlé après l’affaire Sébire, existe déjà dans les faits : si, dans des circonstances tout à fait particulières, il y a transgression, et que l’auteur assume cette transgression, il en rend compte devant le juge qui instruit, vérifie et classe l’affaire s’il s’avère que c’était la moins mauvaise solution.

La revendication de l’euthanasie prospère sur la simplicité du message et sa prétendue « modernité ». Peut-elle être efficacement mise au défi dans l’opinion publique ?

Vouloir contrôler la vie et la mort est une erreur, largement développée dans l’opinion. Là encore, l’affaire Sébire est révélatrice : d’un côté, on avait la simplicité de l’émotion et de l’image de la douleur ; en face un raisonnement qui accepte la complexité d’une situation particulière. Mais l’image est plus forte que la pensée.

Pourtant, je suis assez confiant. Deux grands mouvements traversent actuellement notre société : d’une part, une demande individuelle de plus en plus forte, où la revendication de chacun est vécue comme un droit ; de l’autre une quête de sens : sens de la vie, de la solidarité, du lien. Il ne faut pas sous-estimer ce second mouvement, très profond. J’ajoute que l’euthanasie pouvait en effet apparaître comme légitime lorsqu’il n’y avait pas de réponse à des souffrances atroces.

Cette attitude pouvait paraître moderne, mais avec le développement des soins palliatifs, on n’en est plus là. Le « prendre soin » est la véritable attitude de modernité. Il est faux de dire, comme le fait l’ADMD, que les deux systèmes peuvent coexister. Ils sont en réalité incompatibles parce qu’ils renvoient à des valeurs radicalement différentes. En légalisant l’euthanasie, on se place sur le terrain de la certitude, de l’individu, de la rupture ; avec les soins palliatifs, on est sur celui du doute, du collectif, du lien. La société ne peut porter ces deux conceptions fondamentales en même temps en son sein.

Recueilli par Marine LAMOUREUX

 
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